L'écriture comme résilience (juin 2019)

" L'écriture est un bon chemin pour sortir de la brume et éclairer la vie ". Ces paroles terminent une récente interview de Boris Cyrulnik, le neuropsychiatre considéré comme le père du concept de "résilience" (magazine Psychologie mai/juin 2019). L'écrivain y explique qu'il a écrit la biographie de ses parents pour leur "donner une forme de sépulture" : cela lui a permis de mieux faire leur connaissance. Il parle aussi d'une personne proche qui s'est mise à écrire après l'annonce brutale de son cancer, afin de mettre à distance la violence du médecin. "Écrire, commente-t-il cette démarche, a été le moyen de reprendre le contrôle de sa vie".

Cette phrase toute simple résume à merveille le sentiment que j'éprouve souvent lorsque je termine un récit de vie avec l'un de mes narrateurs (bien que ne me situe aucunement dans une démarche psycho-thérapeutique). Boris Cyrulnik ajoute qu'écrire est un outil de résilience car cela permet de "faire quelque chose de son histoire, agencer les mots de manière à remanier le traumatisme". Cela dit, il l'admet volontiers: il ne faut pas avoir vécu un traumatisme pour sentir les bénéfices d'une biographie (heureusement !). "Écrire instaure une distance émotionnelle et permet de choisir dans notre passé les images qui agiront sur notre monde mental et celui du lecteur ". A peu de choses près, ce travail de (re)création illustre bien le cœur de mon activité de biographe/portraitiste...

Après la perte d'un enfant... (mai 2019)

Merveilleux moment d’humanité,​ il y a quelques jours,​ aux cinéma des Grignoux (Namur), avec la projection du documentaire « Et je choisis de vivre », consacré à une maman « désenfantée », suivie d’une rencontre émouvante avec le public. L’œuvre de​s deux réalisateurs​ ​(​Damien Boyer et Nans Thomassey) suit les pas ​d' Amande​, une jeune femme​ qui, avec son compagnon, a perdu son fils unique âgé d’un an, emporté par une maladie rare. L​a caméra​ l’accompagne à travers l​es​ montagne​s​ de la Drôme (France), au fil d’un voyage initiatique qui – elle veut le croire – lui ​permettra de​ retrouver un semblant de sérénité.
C’est d’un véritable récit de vie qu’il s’agit ici, étalé sur deux semaines​. S​auf que les images nourrissent les paroles (et l’inverse !) et que ce récit aborde l’une des plus abominables épreuves qu’un parent peut rencontrer​ dans la vie​. Le plus poignant, dans ce documentaire parfaitement réussi, est qu’il parvient à capter la souffrance intime d’Amande au détour d’une larme ou d’un rictus à peine perceptible. Il touche au sublime lorsqu’il rend compte – et avec quelle pudeur​ !​ – des rencontres bouleversantes que la jeune femme fait, dans ce relief​ chaotique​ ô combien symbolique, avec d’autres parents confrontés ​au même genre de perte​​. Les raisons de sourire voire les éclats de rire​ y sont nombreux,​ grâce notamment à la présence d'un... clown !
Chacun​ de ces parents en perte d'enfant(s)​ a trouvé son propre chemin pour survivre. Au point qu’il devient possible, comme l’a dit un père désenfanté​, de retrouver ici et là des moments de bonheur.
Au total, le film se révèle un hymn​e​ à la bienveillance, y compris​ via​ ces marques d’humanité​ que de​ parfaits inconnus​ peuvent s'échanger au hasard des rencontres de la vie​.

Vous dire aussi...

Mars 2019. Petites et grandes histoires du féminisme

"On ne peut changer que lorsqu'on prend la peine d'écouter les histoires des autres. On sera alors écouté soi-même..." En tant que biographe-raconteur d'histoires personnelles ou familialmes, cette phrase m'interpelle. Elle a été prononcée hier soir sur le plateau de la Grande Librairie (France 5) par Gloria Steinem, 84 ans, grande militante féministe. Elle sait de quoi, elle parle, cette écrivaine américaine ! Elle a croisé la route d'une multitude de grandes figures de l'Après guerre, vantant partout l'intérêt des "cercles de parole" pour libérer la parole des femmes face à diverses formes d'oppression (masculine, raciale...) et d'incitation plus insidieuse au silence. A propos d'"histoire" et de "changement", j'ai surtout l'impression que se raconter (par exemple à un biographe) suscite le changement de celui ou celle qui se livre. Il ou elle abandonne, provisoirement ou pas, sur des pages aussi bien écrites que possible, une tranche de vie. Et, peut-être, un moment d'existence qu'il ou elle souhaite ne pas oublier. Veut-il (elle) le déposer ou... le dépasser ? Les deux voies sont possibles, mais chacune engendre un changement différent. Elles peuvent aussi se compléter dans l'harmonie. Une histoire, en somme, de chrysalide et de papillon. Merci, en tout cas, à Gloria Steinem, lumineuse hier soir lorsqu'elle remercia, la main sur le coeur, l'un de ses vis-à-vis (l'autrice Chloé Delaume) de ne pas avoir occulté sur ce plateau TV le drame dont elle a été victime à l'âge de dix ans.

Mars 2017. Jusqu'où conserver les secrets?

Faut-il tout dire? Faut-il conserver les secrets à tout prix ou, parfois, peut-on les trahir?

Je n'ai pas (encore) lu l'ouvrage de notre compatriote Isabelle Bary, "Ce qu'elle ne m'a pas dit", paru aux Editions Luce Wilquin. Mais, après l'avoir entendue récemment à la Foire du livre de Bruxelles, je vous livre ici quelques propos tenus par cette romancière de l'intime. Elle avoue avoir longtemps pensé que les secrets doivent nécessairement rester... secrets définitivement. TOUS les secrets! Or, elle pense maintenant que certains secrets, s'ils sont tus trop longtemps, peuvent mener à des "tsunamis monstrueux" du fait qu'"ils transpirent" quoi qu'on fasse. A un moment, on peut estimer nécessaire de lever le voile sur ce qu'on n'a pas voulu dire pendant longtemps. Cela présente deux avantages, estime-t-elle. On peut en effet gérer le mode exact de transmission (parole, écrit, réunion de famille, etc). L'autre avantage, c'est qu'on peut au moins garder un contrôle sur l'information transmise.

Et Isabelle Bary poursuit. A l'heure où Face Book révèle potentiellement tout de chacun à la planète entière, détenir un secret entre deux ou plusieurs personnes, c'est "tisser un fil invisible" entre plusieurs êtres dans l'"intime" (qu'elle distingue de l'"intimité"). A l'inverse, lorsqu'on divulgue un secret familial, on peut "se redécouvrir et à se créer un supplément d'âme".

A la fin de la rencontre avec son public, elle a ajouté une dernière idée. "Après avoir rédigé mon livreje comprends mieux ceux qui n'ont pas envie de connaître un secret que ceux qui veulent le connaître". A méditer, non?

Enfin, je ne peux pas clore ce petit billet sans vous inviter à méditer cette parole de son interlocuteur à la Foire, l'écrivain québecois Eric Dupont. "La vérité est un capital qu'on distribue. Le secret est une forme de pouvoir". Voilà, l'essentiel de leur échange n'a plus de secret pour vous! Merci à la Foire du livre pour cette belle rencontre.

Mars 2017. Que deviennent les souvenirs avec l'âge ?

Amusant et... instructif! Au rayon des périodes particulièrement heureuses de leur vie, les hommes signalent plus facilement les souvenirs de leur mariage et la naissance des enfants que... les femmes. C'est ce qui ressort de deux thèses défendues il y a quelques jours aux université de Lausanne et de Genève, en Suisse. Un grand nombre de personnes âgées ont été questionnées sur les périodes de vulnérabilité et de bonheur ayant jalonné leur vie. Le résultat, c'est qu'il faut nuancer quelque peu l'importance de la famille traditionnelle. Par exemple, les personnes qui n'ont pas eu d'enfant ne déclarent pas moins  de périodes de bonheur que les personnes ayant été pères ou mères. Les chercheuses suisses relèvent également que les femmes ont moins tendance à enjoliver le passé, peut-être parce qu'elles se souviennent très bien des sacrifices de la maternité...

Leur étude révèle également que 20 % des seniors interrogés (3ème et 4ème âge) ne mentionnent pas leurs enfants comme les personnes les plus significatives de leur entourage. Les seniors mentionnent plutôt leurs frères et sœurs, leur famille plus éloignée ou des ami(e)s soigneusement choisi(e)s. Bref, relèvent les chercheuses, les familles suscitent bien des ambivalences.

Encore deux points à relever. Primo, les deux gérontologues soulignent une réalité qui, sans être révolutionnaire, fait réfléchir bien au-delà des frontières suisses: ce sont principalement des femmes âgées veuves, célibataires et/ou sans descendance, avec une santé déficiente et des revenus faibles, qui n'ont aucun proche significatif sur qui compter pendant leurs vieux jours. Secundo, à l'approche de la fin de vie, les individus font le tri dans leurs souvenirs et leurs relations. Et, ce faisant, ils se concentrent sur les émotions positives. Et en Belgique, qu'en aurait-il été?

Le détail est à consulter sur le site du Fonds national suisse de la recherche scientifique: https://www.lives-nccr.ch/fr

Novembre 2016. Reportage RTBF sur les enfants wallons envoyés en formation dans la Jeunesse hitlérienne. Une belle histoire de transmission, par Julie Morelle.

Instructif et, surtout, significatif de l'idée de transmission, ce reportage de Julie Morelle (RTBF), le 30 novembre 2016. La journaliste a rencontré Joseph, l'un des 3000 jeunes Wallons de 8 à 13 ans envoyés en formation par leurs parents dans les Jeunesses hitlériennes pendant la Deuxième guerre mondiale. Pour des raisons gommées par le reportage, Joseph a décidé, en 2016, d'enfin parler, de raconter son expérience, de "sortir quelque chose, car cela fait toujours du bien...". C'est à son petit-fils, 8 ans, qu'il s'adresse devant la caméra de la chaîne publique. Huit ans, c'est l'âge exact auquel lui-même avait quitté la Belgique et sa famille. Au-delà de cette tranche d'histoire importante, c'est la volonté sincère de ce grand-père de transmettre un message à sa descendance qui touche au cœur. Car Joseph ne cache pas la colère qu'il a conservée pendant si longtemps contre son propre père, qu'il qualifie en des termes peu amènes... tout en ajoutant aussitôt, plus philosophe mais meurtri: "paix à son âme..."

Je n'ai pas pu m'empêcher, à la fin de cette longue séquence du JT, de penser que Joseph avait choisi, dans ce dialogue avec son petit-fils, une bien belle voie pour tourner les pages les plus difficiles de sa relation avec son père. Au final, un bon reportage sur le sens de l'intergénérationnel, sans leçon ni moralisation gnan-gnan. Ne pas rater les plans du cameraman de la RTBF ni les expressions faciales de Joseph....!

A revoir sur auvio.be http://www.rtbf.be/auvio/detail_jt-19h30?id=2157727 (viser la 24 ème minute).

Juillet 2016: Lecture de "La guerre n'a pas un visage de femme", de Svetlana Alexievtich (2004, J'ai Lu 2015 412 p.)

J'avais déjà beaucoup apprécié "La supplication", paru dans la même collection en 2015. L'auteure, sacrée prix Nobel de littérature cette année-là, avait passé plusieurs années de sa vie à rencontrer longuement les victimes de la catastrophe nucléaire de Tchernobyl. C'est une autre histoire du drame qu'elle avait reflété dans son ouvrage: non pas la version officielle russe ou ukrainienne, mais la multiplicité d'histoires personnelles, conjugales, familiales - souvent dramatiques - dont l'explosion du réacteur nucléaire a accouché jusqu'à vingt ou vingt-cinq ans plus tard. Ici, dans "La guerre n'a pas un visage de femmes", Svetlana Alexievitch donne la parole à des dizaines de femmes russes ayant participé, souvent très jeunes, à la guerre contre l'armée allemande. Grâce à ses "héroïnes" oubliées, on plonge à pieds joints dans le lessivage des cerveaux de cette époque, le déchirement des familles, le bruits des bottes masculines et, malgré tout, la survivance de minuscules îlots de beauté dans un océan de noirceurs et de malheurs. Pour tout commentaire (et avant de m'y replonger....), je me contente de livrer ici trois extraits qui vous en diront long sur le sens, le ton et la démarche de ce livre. Ils n'ont pas manqué de m'interpeller, en tant que biographe!

"L'évocation des souvenirs, ce n'est pas un souvenir passionné ou au contraire indifférent des événements qu'on a connus et d'une certaine réalité enfuie (sic), mais une vraie renaissance du passé. C'est une pure création. En se racontant, les gens recréent, "réécrivent" leur vie."

"Je marche sur les traces de la vie intérieure, je procède à l'enregistrement de l'âme. Le cheminement de l'âme est pour moi plus important que l'événement lui-même. Savoir "comment ça s'est passé" n'est pas si important, si primordial; ce qui est palpitant, c'est ce que l'individu a vécu... ce qu'il a vu et compris de la guerre... ce qu'il a vu et compris de la vie et de la mort. Ce qu'il a extrait de lui-même au milieu des ténèbres sans fond... "

"Il faudrait écrire un livre sur la guerre, qui soit tel que le lecteur en ressente une nausée profonde, que l'idée même de la guerre lui paraisse odieuse. Démente".

"Il faut laisser sa marque. Un enfant, un mur ou un arbre : une trace. Je ne veux pas avoir été une femme sans conséquences"

Jacqueline Harpman

"Prête-moi ta plume" applique les principes de la loi vie privée du 8 décembre 1992.
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